L’Hymen républicain recousu. Episode 1
et des faiseurs d’opinion
Une interview-feuilleton
en 6 épisodes
d’Alexandre Gerbi par Raphaël Tribeca
Episode 1
Nuit de Noces
Raphaël Tribeca : Alexandre Gerbi, vous persistez à vous intéresser à la très respectée décolonisation française, dans le cadre d’un travail qui suit la publication de votre livre, Histoire occultée de la décolonisation franco-africaine (Ed. L’Harmattan, 2006). Dans cet essai, vous explorez des aspects pas vraiment clairs de ce chapitre essentiel de l’histoire contemporaine.
Récemment, à l’occasion du 50e anniversaire du 13 mai 1958, l’hebdomadaire L’Express est revenu sur les événements de l’époque. L’article le plus historique du dossier est signé Michel Winock, professeur émérite à Sciences Po. Cet historien est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages, principalement d’histoire politique. Dernier en date, 1958, La naissance de la Ve République (Ed. Gallimard, 2008).
Dans son article de L’Express, Michel Winock écrit : « En 1958, l’insurrection d’Alger, encadrée par une armée décidée à remplacer le gouvernement légal de la République par un «gouvernement de salut public présidé par le Général de Gaulle», eut raison d’un régime politique miné par ses contradictions, épuisé par ses faiblesses, incapable de se défendre. Mendès France eut beau dire: « Je ne voterai pas avec un pistolet sur la tempe », la majorité s’est résignée à s’en remettre au héros, faute de receler les moyens de sa propre résurrection ».
Quels autres éléments illustrateurs du ” pistolet sur la tempe” de Mendès, citeriez-vous dans la chronologie ou la logique de l’insurrection ?
Alexandre Gerbi : Le « pistolet sur la tempe », c’est l’Armée soulevée en Algérie à partir du 13 mai 1958, qui réclame bientôt, le 15, par la voix de son chef, le général Salan, le retour du général de Gaulle au pouvoir. Comme le gouvernement refuse de céder, l’Armée envoie le 24 mai ses paras en Corse, qui s’emparent de l’île sans coup férir, réseaux gaullistes aidant sur place, comme à Alger. Dans l’Hexagone, des mouvements militaires, notamment aériens, parachèvent le tableau… Un putsch en bonne et due forme, dont la caractéristique est d’user de la force progressivement avec le moins de grabuge possible, afin de jouer sur la peur à Paris, pour atteindre un but précis : le retour du général de Gaulle au pouvoir… selon des voies d’apparence légale.
Une remarque : contrairement à ce que laisse entendre Michel Winock dans le sillage de la version officielle de la Ve République, d’un point de vue strictement politique, l’Armée n’a pas l’initiative dans cette affaire. Elle est au service du général de Gaulle, dont les hommes agissent à Alger aussi bien qu’à Paris (Delbecque, Debré, Soustelle, Chaban, etc.).
L’Armée ne bascule dans la sédition contre les hommes de la IVe République que dans la mesure où elle bénéficie d’un parrainage politique et républicain de première importance, celui du général de Gaulle. Le secret fut longtemps bien gardé, mais on sait aujourd’hui que de Gaulle et ses hommes tiraient les ficelles de l’insurrection algéroise et ont poussé l’Armée à se soulever, tout en effectuant un puissant lobbying politique en métropole. Pierre Mendès France a appris à Jean Lacouture qu’en mars 1958, Michel Debré l’avait approché et lui avait parlé d’une solution qui aurait consisté à ramener le général de Gaulle au pouvoir (Debré ne précisait pas comment…) qui aurait été alors investi de pouvoirs spéciaux et illimités dans le cadre d’une « mission extraordinaire »… Mendès déclina poliment la proposition en disant : « Tout de même, je préfère la République[1] ». On comprend que lorsque le coup de force s’est réellement produit, deux mois plus tard, Mendès ne tombait donc pas des nues, et refusa d’y apporter son concours avec un « pistolet sur la tempe »…
RT : Pendant ce putsch de mai 1958, quelles tempes ont été « braquées » ?
AG : Dès le 15 mai, immédiatement après que Salan a prononcé son nom, le général de Gaulle se déclare disponible et ose même, quatre jours plus tard, le 19, donner une conférence de presse à Paris pour s’en expliquer. Mais le ministère Pflimlin, soutenu par l’Assemblée, refuse de se démettre. Huit jours plus tard, le 24 mai, comme on l’a vu, l’Armée s’empare de la Corse. Le bruit court alors à Paris, que l’ « Opération Résurrection » est en marche. La panique s’empare du Palais Bourbon : le débarquement des paras à Paris serait prévu pour la nuit du 27 au 28 mai[2]… Notons que l’Armée ne fera rien de semblable en avril 1961, lors du « putsch des Généraux », d’ailleurs beaucoup plus bref…
C’est dans ces circonstances que, dans la nuit du 26 au 27 mai, de Gaulle obtient une entrevue secrète avec Pflimlin, au château de Saint-Cloud, dont il ne ressort rien : toujours soutenu par l’Assemblée nationale, le président du Conseil persiste dans son refus de se démettre. Le lendemain, le 27 mai, à midi, de Gaulle déclare néanmoins… qu’il va constituer son gouvernement ! L’Assemblée nationale entre alors en ébullition. René Pleven déclare à la tribune que le pouvoir légal n’est peut-être plus le pouvoir tout court, puisque celui-ci ne tient plus ni la Police, ni l’Armée, ni l’Algérie, ni la Corse… Le lendemain, Pflimlin démissionne… Le surlendemain, tandis que les bruits de bottes se poursuivent, le président de la République, René Coty, annonce avoir fait appel au « plus illustre des Français »…
RT : Il y a donc, le 27 mai, une sorte de coup de force politique dans le coup de force militaire, dont le Général prend cette fois directement et ouvertement la responsabilité…
AG : En réalité, en mai 1958 comme en avril 1961, les généraux d’Alger étaient de solides républicains, et non pas des fascistes hostiles à la République, contrairement à la légende. Ils ne se retournaient pas de gaîté de cœur contre le régime, mais au nom de la sauvegarde de la République elle-même, de son unité, et de la volonté du peuple ! D’ailleurs, en 1961, faute de soutien politique, le putsch se dégonfla rapidement… De ce point de vue, ce fut surtout un baroud d’honneur, c’est le cas de le dire…
En mai 1958, se posant en garant de l’intégrité du territoire national, de Gaulle accusait le « système » parisien de se résigner à abandonner l’Algérie. La majorité des députés, à l’instar du nouveau président du Conseil, Pierre Pflimlin[3], étaient hostiles à l’Intégration, c’est-à-dire à l’octroi de la citoyenneté française aux populations musulmanes d’Algérie. Et c’est précisément sur le projet de l’Algérie française de l’Intégration, c’est-à-dire de l’égalité politique enfin accordée aux masses arabo-berbères d’Algérie, que de Gaulle emporta l’adhésion de l’Armée et en particulier de son chef Salan, qui se méfiait de lui. C’est sur la base de ce programme que ses relais politiques (Delbecque) et militaires (Massu) surent convaincre l’homme le plus décoré de France, général en chef de l’armée en Algérie, Salan, de s’engager dans le putsch au nom de l’Algérie de l’Intégration[4].
Revenu au pouvoir, ayant poussé l’Armée à la sédition et accomplissant lui-même un coup de force politique en s’appuyant sur elle, c’est effectivement ce programme que de Gaulle commença d’appliquer. Avant d’opérer, un an et demi plus tard, un virage à 180 degrés…
R.T. : Au sujet du régime qui succombe en mai 1958, Michel Winock écrit ensuite :
« La IVe est mal aimée. D’autant plus mal aimée qu’elle doit se colleter avec un problème de civilisation majeur : la décolonisation. Le phénomène est planétaire. L’homme blanc qui a conquis le monde doit se replier, accepter que les peuples qu’il a dominés prennent en main leur destin ; la Seconde Guerre mondiale a accéléré le processus. Les Britanniques doivent reconnaître l’indépendance de l’Inde (et du Pakistan) dès 1947 ; les Néerlandais, celle de l’Indonésie en 1949… »
Avec 50 ans de recul, on pourrait faire le constat exactement inverse. Sous prétexte d’une décolonisation aimable, l’« homme blanc » dont parle Winock a rendu possible le néocolonialisme et accentué sa domination grâce aux nouveaux systèmes libéraux. Une opération terriblement lucrative ! Alors que pour l’Afrique de l’époque se posaient des problèmes d’égalité de droit dans une République française une et indivisible, problèmes rapidement escamotés…
AG : Effectivement… Une fois encore, Michel Winock sacrifie à des clichés parfaitement contestables.
Cette idée de « vent de l’histoire » dans lequel la décolonisation aurait été inscrite, c’est le pivot rhétorique qui sert depuis 50 ans à l’échelle planétaire. Cet argument repose, d’une part, sur un amalgame sémantique entre décolonisation et indépendance. Ensuite, il confond toutes les colonisations européennes, alors que celles-ci répondaient à des logiques fort différentes, parfois diamétralement opposées : elles ne posaient par conséquent pas les mêmes questions, pas plus qu’elles n’appelaient les mêmes réponses.
Concernant l’empire français, il faut rappeler qu’après la Seconde Guerre mondiale, dans l’esprit de la plupart des leaders noirs africains (Houphouët-Boigny, Senghor, Lamine Guèye, Barthélémy Boganda, Léon Mba, Modibo Keita, etc.), la fin de la colonisation n’impliquait nullement une indépendance qu’ils ne revendiquaient d’ailleurs pas, et dont beaucoup ne voulaient pas entendre parler… y compris en 1960[5] !
Pour mettre fin au régime colonial, la plupart des leaders d’Afrique subsaharienne réclamaient l’instauration de l’égalité politique. Ils voulaient ainsi construire une Union franco-africaine démocratique et républicaine, dont tout le monde aurait profité.
Ce raisonnement, beaucoup d’Algériens le tenaient aussi. Dans le dossier de L’Express, les scènes de joie collective et les fraternisations de mai 1958 à Alger entre Européens et musulmans sont rappelées dans toute leur force, notamment par Lucien Neuwirth, alors qu’elles furent longtemps minorées, contestées voire oubliées. Hélie de Saint Marc s’est beaucoup battu pour que ces événements ne soient pas effacés des mémoires. Il est heureux de voir qu’aujourd’hui, plus personne n’en conteste la réalité, tandis que pendant des décennies, les partisans de l’Algérie algérienne les dénoncèrent comme des manipulations de l’Armée, ce qui ne manque pas de sel, quand on sait l’ampleur de ces manifestations à travers toute l’Algérie, et de la ferveur qui s’y montra[6].
En somme, la fin de la colonisation était effectivement à l’ordre du jour après 1945, mais l’indépendance n’était pas sa conclusion nécessaire, puisqu’elle n’avait pas la préférence des populations colonisées. Ces dernières, en Afrique noire mais aussi dans une large mesure en Algérie, aspiraient simplement à être reconnues comme françaises, conformément aux promesses de la IIIe, mais aussi de la IVe République. Ce sentiment d’appartenance à la France, notamment forgé dans les guerres, le film Indigènes de Rachid Bouchareb l’a bien restitué.
RT : En montrant aussi ses limites et ses désillusions…
AG : Evidemment, et c’est bien là tout le problème ! Ce refus de l’égalité par la classe politique métropolitaine conduisit à la chute de la IVe République, en fournissant des arguments au Général de Gaulle pour la renverser. C’est dans ce contexte que celui-ci se présenta comme le champion de l’Intégration, et put, à partir de là, obtenir le soutien de l’Armée… En véritable révolutionnaire ! Engagement qu’il trahit totalement, finalement…
La révolution de l’Intégration, que le Général de Gaulle prétendit vouloir conduire, entraînait une métamorphose de la France, du Parlement et du gouvernement français. La France acceptait sa part Africaine…



Si De Gaulle a pu revenir au pouvoir, c’est parce que le FLN, à qui il avait tout promis avant 1958, a tenu jusqu’à son retour aux affaires.
Dès fin 1955, via Mohamed V, Masmoudi et Bourguiba, De Gaulle négocie avec le FLN à Genève, Tunis et le Caire, par dessus la tête du gouvernement légal de l’époque , par Gaston Palewski, Pompidou et quelques autres séides de la rue de Solférino.
Il sait bien que seul le drame algérien lui permettra de retrouver son cher pouvoir, perdu en janvier 1946.
L’échec du RPF lui a montré qu’il ne peut revenir que par l’insurrection et le désordre, et il va les attiser par Michel Debré et son antenne d’Alger , dirigée par le très célèbre Léon Delbecque, le commandant Pouget et Guy Ribaud, auxquels s’ajoutent Soustelle, Debré, Neuwirth, Frey, Triboulet, Guichard, et bien d’autres encore, pour les Pieds-Noirs et l’Armée, tandis qu’il prépare le « grand largage » de l’Algérie, au profit du FLN, avec son aile gaucho-bobo ( Pompidou, Palewski, Malraux, Michelet, Tricot, etc.)
Et cette sujétion se poursuit, 50 ans après, avec les héritiers du gaullisme qui nous dirigent et n’osent remettre en cause la « statue du Commandeur » de la 5ème République, sur qui toute l’imposture repose.